« Noureev » à Berlin

Diva : Kirill Serebrennikov et Yuri Possokhov mettent en scène, avec le Ballet national de Berlin au Deutsche Oper Berlin, leur pièce sur le danseur vedette Rudolf Noureev, qui avait été bannie de Moscou.

Soudain, il semble translucide, fragile, le regard déjà tourné vers un lointain irréel : Avec son turban sur la tête, David Soares, dans le rôle de Noureev, revient sous les feux de la rampe, contourne l’orchestre comme s’il flottait, traverse le premier rang du public pour y choisir l’entrée vers le pupitre du chef d’orchestre. Cette dernière apparition conduit l’homme aux grands sauts dans la fosse, et de là, il n’y a plus qu’un pas jusqu’à la tombe.

C’est au Deutsche Oper Berlin que se déroule la scène finale émouvante de la pièce de danse de Kirill Serebrennikov sur Noureev, le danseur vedette, la coqueluche de la jet-set, la première diva masculine du ballet. Une véritable œuvre d’art totale, mise en scène de manière captivante par le Staatsballett Berlin avec orchestre, figurants et ensemble vocal, et qui se rapproche beaucoup de l’œuvre d’art totale qu’était Noureev. David Soares incarne ici avec une beauté séduisante, une énergie et une virtuosité ce génie aussi fascinant qu’impitoyable, qui se délectait de la splendeur de la danse tout en apportant à celle-ci un nouvel éclat et une nouvelle popularité.

(c) Carlos Quezada
(c) Carlos Quezada

Serebrennikov prend comme point de départ de son récit deux ventes aux enchères de la succession de Noureev, à l’instar de John Neumeier dans sa « Dame aux camélias ». Mais les scènes durent ici plus longtemps, un peu trop longtemps malgré le commissaire-priseur parfaitement multilingue incarné par Odin Lund Biron, puis se superposent aux souvenirs et aux expériences liés aux objets pour former des épisodes de la vie de Noureev.

Le chorégraphe Yuri Possokhov en fait un récit de ballet, pour lequel il puise, tout comme le compositeur Ilya Demutsky, largement dans le répertoire classique. Dominic Limburg peut se délecter de la mélodie avec l’orchestre de l’Opéra allemand. Possokhov fait certes évoluer le langage de la danse classique, mais ne rompt guère avec la tradition. C’est ce qu’a fait par contre Noureev, dont l’incarnation du Pierrot Lunaire de Glen Tetley, évoluant dans un échafaudage, apparaît également dans cette pièce. Mais ici, nous avons toujours affaire à Noureev dans le canon expressif du danseur classique, sans regarder derrière la façade, là où des formes de mouvement tout à fait différentes seraient peut-être possibles.

(c) Carlos Quezada
(c) Carlos Quezada

Il en résulte néanmoins un récit de vie captivant, car le langage du ballet classique est infiniment riche en nuances dans l’expression des sentiments, et David Soares est, en tant que danseur, aussi un acteur qui s’exprime par ses mimiques et ses gestes, tandis que le dernier secret de l’âme de Noureev reste caché derrière tous ces personnages, ces poses et ces manières. Même la maladie du sida est pour ainsi dire niée par un entraînement intensif et une discipline de fer. Pour lui, seule la danse était la vie.

Celui qui est si dur envers lui-même fait généralement preuve d’impatience plutôt que d’indulgence envers les autres. La pièce de Serebrennikov n’épargne pas le caractère difficile de Noureev. Il y met de côté sa partenaire (Marina Duarte), qui s’efforce de manière touchante, une fois la figure accomplie, comme un objet usagé qui n’a servi qu’à lui donner l’occasion de briller. Et Possokhov entremêle de manière captivante les grands pas de deux de « Raymonda », « Don Quichotte » et « Le Lac des cygnes », dans lesquels Noureev s’impose sans cesse sous les projecteurs lors de ses galas en tournée, bousculant les autres et vérifiant constamment la tenue de sa coiffure et de son costume. Même les costumiers se font jeter la serviette au visage. Nureyev n’était certainement pas un collègue sympathique.

Les lettres lues par Charles Jude et Laurent Hilaire, les étoiles parisiennes qu’il a soutenues, sont quant à elles touchantes ; Anthony Tette y danse un merveilleux solo dans le rôle de l’élève, plein de chaleur et de souplesse, comme si l’affection que Nureyev savait manifester aux danseurs masculins s’y trouvait. Et il ne manque pas non plus de respect aux grandes ballerines : Margot Fonteyn, bien plus âgée (magnifiquement incarnée par Iana Salenko), connaît avec lui un second printemps professionnel, et il s’épanouit dans son éclat.

Des lettres lues par Alla Ossipenko et Natalia Makarova témoignent à leur tour de la reconnaissance de Noureev. Et la grande danseuse Polina Semionova, Kammertänzerin de la Compagnie de Berlin – on y appelle comme cela les étoiles – danse sur ce fond un solo fascinant dans le rôle de La Diva, avec une douceur sans prétention et une nonchalance noble qui semblent tout à fait modernes, comme si le langage classique avait évolué dans ce sens, tel que l’évoquent les ballerines russes dans leurs lettres. Mais seuls les « sauteurs du Mur » en étaient capables ; la Guerre froide condamnait à la séparation.

(c) Carlos Quezada
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Noureev était l’un de ces « sauteurs du Mur » qui, en 1961, demanda de manière spectaculaire l’asile lors d’une tournée du Ballet Kirov à Paris. L’équipe d’auteurs a créé des scènes fortes pour ces tournants de la vie de Noureev. Le chant choral, trop patriotique, avec ses solos chargés d’émotion à l’école Vaganova, tandis que la jeunesse du Komsomol forme une sorte de locomotive à partir de mouvements collectifs. « On ne choisit pas sa patrie » – ce chœur prend une tournure menaçante, mais Noureev va faire exactement cela : le Tatar bachkir choisit l’Occident.

On peut se demander si les travestis parisiens étaient la partie de la scène gay qui intéressait Noureev, mais Possokhov laisse tout de même entendre que là encore, Noureev aurait préféré être la diva. C’est un régal pour les yeux de voir comment Soares savoure la vie mondaine, se déshabille devant le photographe de scène Richard Avedon, presque par défi, puis se laisse aller complètement dans des danses de diva sur la table et la chaise, nu sous une fourrure d’ours. Waouh.

(c) Carlos Quezada
(c) Carlos Quezada

Et les auteurs semblent assez proches des goûts de Noureev lorsqu’ils le mettent en scène, sur des chants pseudo-baroques, en Roi Soleil se roulant sur les danseurs athlétiques, tandis que de robustes figurants prennent les poses de ces hommes nus que l’on voit sur les tableaux classiques de sa collection vendus aux enchères. On ne peut s’empêcher de penser à son rôle au cinéma en tant que Rudolph Valentino.

Mais il semble tout à fait lui-même dans ce merveilleux pas de deux avec son premier amant occidental, Erik Bruhn. Martin ter Kortenaar l’incarne, cigarette à la bouche et avec une aisance sereine, à l’opposé de son ambitieux collègue Noureev. Soares devient ici le désirant, qui utilise tout, des entrechats au drame, jusqu’à ce que le baiser ait lieu.

Dans la deuxième partie, les chutes témoignent d’une force déclinante, puis plus tard aussi de la maladie. Nureyev gît sur le sol, comme brisé, après les pirouettes et les tours en l’air d’une scène de gala. En Pierrot, il est tiré de la scène, épuisé. Les ombres de « La Bayadère », sa dernière chorégraphie, l’assaillent dans leurs arabesques sans fin. Il est impressionnant de voir comment Soares se donne ici à fond avec une grande perfection technique. Puis il incarne ce Noureev déjà transcendé en tant que chef d’orchestre, n’ayant plus que sa posture, les yeux tournés vers l’au-delà, se déplaçant comme un somnambule.

Applaudissements nourris, bravos, les prochaines représentations sont déjà à guichets fermés. En Russie, cette pièce créée en 2017 par le Ballet du Bolchoï n’a plus le droit d’être représentée ; la vie gay est désormais condamnée à l’invisibilité dans l’empire de Poutine. Les jours d’une plus grande libéralité ne sont pourtant pas si lointains. Puisse cette œuvre devenir un succès durable à Berlin, elle en a tout le potentiel. Et elle a aussi un besoin urgent d’être présentée à Paris, où Noureev continue de vivre à travers ses chorégraphies.